Réflexions à propos d’un jumelage

Les Loges « Benjamin Franklin » de Vevey (CH) et « Robespierre » de Visé (B), ont procédé à leur jumelage. Après une première cérémonie en Belgique, une seconde a eu lieu à Vevey, au cours de laquelle a été présenté le texte suivant, dont la portée justifie largement la diffusion dans ces colonnes.

Lors d’un entretien récent avec le frère Orateur de la Loge Robespierre, nous étions convenus de nous répartir, grosso modo, en deux thèmes — l’un historique, l’autre symbolique — le contenu de nos planches et l’évocation de cette cérémonie du retour.

Un jumelage, mes sœurs et mes frères, prête à l’évidence à de nombreuses évocations symboliques et, dès le départ, nous offre dans l’union et la dualité de deux ateliers, un pan extraordinairement riche de références symboliques.

Pourtant, aujourd’hui, je souhaiterais dépasser à la fois la référence historique et symbolique, pour ne saisir avec vous que cette dimension de l’union, de l’échange, de la fraternité qu’illustre cette cérémonie.

Dans cette perspective, ce n’est pas son passé où son présent que j’évoquerai, mais bien son futur. Mes sœurs, mes frères, nous vivions, nous côtoyons dans notre quotidien une montée insidieuse des périls. Tous les jours qui passent nous en fournissent des exemples. Ici, c’est l’homme dans sa dignité professionnelle qui est bafoué, là ce sont des intégrismes qui consolident peu à peu leur emprise sur le système de valeurs de plusieurs communautés, ailleurs c’est la corruption des valeurs éthiques que nous défendons qui banalise les autoroutes de la réalité. C’est aussi la montée des intolérances et de l’irrationnel, en vagues successives, qui nous bousculent.

C’est encore, pour des profanes, mais aussi pour des sœurs et des frères en loges, la perte des repères et une quête sans direction de sens pour endiguer cette perte.

Les exemples se multiplient : ici on vous annonce que la réduction de 3000 emplois en Belgique fait monter en bourse les valeurs Renault de 25 %, là c’est Wall Street qui déprime lorsque le taux de chômage officiel des États- Unis baisse. Ailleurs, c’est la corruption des hommes qui est la source de nos angoisses.

Et la maçonnerie, et nos obédiences et nos loges ne sont pas immunisées. D’abord, parce que ce cette corruption des valeurs éthiques qui fonde notre morale et nos actes est également présente dans nos loges et qu’elle nous pose des devoirs dramatiques vis à vis des sœurs où des frères ; celui de les éloigner de nos loges. Ensuite, parce que nous nous voilons la face trop souvent. Qui a réagi, de façon solidaire, lorsque récemment un temple fut détruit par une bombe dans le sud de la France ? Quel est le débat que nous engageons lorsque l’extrême droite nationaliste reprend à nouveau les slogans du complot maçonnique ? Quel est le débat et l’acte que nous posons face à l’histoire ? Se taire ou faire taire la mémoire est la voie ouverte à la montée des fléaux.

Cette vision est peut être trop pessimiste. Mais ne dit-on pas que la différence entre un optimiste et un pessimiste, c’est que le pessimiste est souvent mieux informé ?.. C’est une boutade, bien évidemment.

Car, mes sœurs et mes frères, il est aussi des signes tracés et des initiatives prises par des hommes de tolérance, de fraternité présents ici, ce soir. Cet homme, cette femme, cette sœur, ce frère maçon ont en commun un regard d’ouverture qui associe l’identité à la parenté. Nous pourrions dire, qui associe la liberté individuelle à une égalité fondée sur la fraternité. C’est là, pour moi, ce soir, le premier message, le premier symbole qu’évoque notre cérémonie de jumelage. De la relation entre l’identité de Benjamin Franklin et de Robespierre et leur parenté nouvelle, de cette dialectique résulte un mouvement : l’homme, le maçon est en devenir, une œuvre qui reste ouverte et inachevée.

Dans ces conditions, la valeur qui nous est commune, c’est que précisément, pour s’accomplir le maçon a besoin des droits de l’homme. Entre Benjamin Franklin et Robespierre, entre Mozart & Voltaire, Robespierre et Benjamin Franklin, j’appelle donc de mes vœux un programme né de ce jumelage fondé sur l’éducation de nos frères et des profanes à la défense de ces droits. Dans un monde où les moyens de communication change l’information en instantané, nous ne pouvons plus rester frileusement engloutis dans la chaleur de nos temples et de nos tenues. Puisse ce jumelage qui traverse les frontières ne pas se limiter à nous féliciter de la qualité de la cérémonie que nous partageons ce soir. Puisse ce jumelage servir aussi d’exemple.

Mais il existe un autre socle commun à ce jumelage. Celui des principes que défendirent la lignée des ancêtres que nous évoquons dans la chaîne d’union, et parmi ces principes, trop souvent évacué avec rapidité, celui de l’indépendance de la raison humaine ou le libre examen, ce qui est la même chose. Nous sommes tous les héritiers, et c’est notre héritage le plus cher, de ce qu’évoquait Théodore Verhaegen en ouvrant l’année académique de l’ULB 1856 : « … Nous ne souffrirons jamais que le dogme envahisse le domaine de la raison ou se proclame la science universelle « .

Ce libre-examen, dans la pleine liberté de conscience, est l’outil, la démarche à mes yeux privilégiée du maçon. Puisse-t-il constituer l’esprit de notre jumelage et du travail qu’ensemble nous souhaitons développer.

Fraternellement à toutes et à tous.

Le F:. Orateur de B:.F:.