Franc-Maçonnerie : vers un autre modèle ?

Ce texte a bientôt dix ans, mais si le projet annoncé n’a pu être complètement mené à bien, le constat qu’il pose reste d’actualité…


(© Charlie Hebdo)

Il y a près de trois siècles, les membres de quatre Loges de Londres fondaient la Grande Loge de Londres, décrétant unilatéralement qu’eux seuls pouvaient prétendre à la qualité de Francs-Maçons, et qu’eux seuls pouvaient reconnaître cette qualité à qui que ce soit d’autre.

Cet acte de création de la première obédience allait avoir de vastes conséquences, puisque tous ceux qui ont suivi n’ont fait qu’imiter ce modèle… ou s’y opposer en créant un modèle similaire ! De Grands Orients en Grandes Loges ou en Fédérations, les obédiences étaient nées, et leur poids sur la Franc-Maçonnerie a souvent infléchi la marche vers la Lumière de bien des Maçons et de beaucoup de Loges.

Et cela dure depuis bientôt trois cents ans, sans que personne n’ose faire le pas d’imaginer une véritable alternative au modèle anglais et à ses épigones, alliés ou opposés.

Aujourd’hui, et sans s’étendre sur les petits putschs internes plus ou moins bien réussis, les  » affaires  » impliquant des Maçons ne font plus les choux gras de la seule presse à sensation : tel  » dignitaire  » est mis en examen, tel autre est en fuite avec la caisse, le copinage crapuleux semble institutionnalisé dans des secteurs entiers de certaines structures maçonniques et la grande presse fait écho à cette situation.

Devant ce battage, les Francs-Maçons sincères –qui sont l’immense majorité–  se sentent insultés de pouvoir être confondus avec une telle engeance, et sont à juste titre désemparés ! On perçoit nettement le frémissement d’un appel, souvent encore confidentiel, à autre chose, à une Franc-Maçonnerie libérée, ou en passe de l’être, du poids des administrations ubuesques et des jeux de pouvoir égotiques, un appel à un recentrage sur l’essentiel : les Loges et l’Initiation.

Certains ont fait le pas de renier d’un bloc toute la Maçonnerie existante, afin de vivre l’Initiation en trois degrés au sein de Loges qui seraient ce que les appelle à être la Tradition : d’authentiques communautés initiatiques. Cette démarche n’est pas sans danger : on court divers risques, notamment celui d’en arriver à couvrir l’ensemble des autres Maçons d’un mépris qui n’a rien à envier à l’indifférence excommunicatoire des instances londoniennes, sans parler du risque sensible de dérive sectaire que recèle l’absence de la confrontation salutaire aux autres pratiques, confrontation qui est au centre du 2e degré de l’initiation maçonnique.

Par ailleurs, en se limitant aux 3 degrés traditionnels de la maçonnerie symbolique, ne raye-t-on pas d’un coup un peu rapide l’enseignement dispensé dans les degrés dits  » supérieurs  » ? Là aussi, le bât blesse. Certes, l’on peut accéder en Loge symbolique, et pour peu que l’on soit effectivement passé par tous les offices, à l’ensemble du message initiatique de l’Ordre. Mais ne s’expose-t-on pas au danger de jeter le bébé avec l’eau du bain en se privant des approfondissement et des élargissements que permettent les « hauts-grades » ?

Le problème est, dans l’état actuel des choses, que ces degrés sont souvent utilisés, implicitement ou non, afin d’instaurer l’ordre de quelques-uns au sein même des Loges symboliques, qui voient leur souveraineté entamée pour dire le moins, par cette structure parallèle. En effet, la plupart des systèmes de hauts-grades sont souchés sur une obédience, dont ils tissent, plus ou moins ouvertement, le destin.

En outre, il est pratiquement impossible à un membre d’une Loge indépendante –telles que toutes l’étaient avant le coup de force londonien– d’espérer accéder à ces degrés sans voir passer sa Loge sous les fourches caudines d’une obédience. Tout ceci, bien entendu, que soit officiellement prônée ou non la séparation entre les degrés symboliques et les degrés supérieurs que proposait le Convent de Lausanne de 1875. Dans de telles conditions, la dimension initiatique passe bien après la conformité aux habitudes de pensée et aux desiderata d’une minorité, « qui fait l’opinion ».

Alors, est-ce l’impasse ? Pas nécessairement ! Seulement, pour que la progression puisse advenir en vertu des seuls critères initiatiques, il serait impératif de revenir au vieux symbole templier des deux chevaliers sur la même monture, ou de l’aigle bicéphale du Rite Écossais Ancien Accepté, par une double création :

  1. la création d’une Alliance de Loges uniquement fédérées par le respect d’une charte fondamentale définissant le  » cadre minimal  » de la pratique maçonnique ;

  2. la création d’un Suprême Conseil indépendant, destiné à régir les Ateliers supérieurs dont il garantit la régularité initiatique, et qui traite directement avec les Loges membres de l’Alliance.

Ce projet, a vu naître une première esquisse lorsque des Maçons de Suisse, de France et de Grèce se sont réunis pour tenter d’en poser une première pierre. Une chance existe-t-elle pour qu’éclate, après trois siècles, le carcan du modèle anglais et de ses nombreux avatars ?

Puissions-nous voir à nouveau l’Initiation traditionnelle, et le cadre qui lui est propre, les Loges, être placées au centre de la Franc-Maçonnerie !

Puisse chaque Loge, travaillant dans le cadre de la régularité initiatique plutôt que sous la coupe d’une exclusivité administrative, offrir à ses Initiés la possibilité de parcourir, pour peu qu’ils en aient les aptitudes, l’ensemble du cursus initiatique du Rite Écossais Ancien Accepté.

C’est là l’Étoile vers laquelle nous nous efforçons de marcher…

 F:. Talem